Arbre >< Béton


Le fêter reprend de plus belle après la Libération. La cuvée de 1947, notamment, ne le cède en rien aux plus corsées.

Après une fanfare, les autorités en landau escortées de faux gendarmes aussi débraillés que de coutume, les hussards, les gardes civiques au bras de paysannes brabançonnes en coiffe et fichus brodés, les musiciens de « Meiboom-Attractions » en volontaires de 1830, voici les géants.

La jeunette valse comme une enragée; emporté par le tournoiement, son caraco s’ouvre sur les seins d’osier. Suivent les « grosses fillettes » qui exhibent genoux puissants et cuisses massives. Puis, un groupe d’enfants déguisés, les dentellières en bonnet blanc, les paysans de « Denrées-Attractions » en gibus et sarrau, le mouchoir au cou. Leur fanfare – qui brandit, tel un palladium, une figurine articulée et une botte de légumes postiche fichés au sommet d’une hampe – entraîne neuf mousquetaires farauds dont certains ont les bras chargé de fleurs, de nombreux travestis féminins annonçant un camion à deux chevaux.

Sortis de Bruegel (route oblige !) deux petits paysans trônent à l’avant tandis qu’à l’arrière, des musiciens vêtus en femmes jouent une sorte de comedia dell arte, chacun lâchant la bride à son esprit d’invention. Un grand gaillard, moulé dans une robe de soirée, bat des cymbales et ses omoplates dénudées travaillent généreusement. Un trombone à coulisse fait craquer son corsage écossais. Le reste de l’équipage, dont une jeune fille mise en officier d’opérette, gesticule et braille à en perdre le souffle.
A chaque arrêt, tout ce monde dévale, boit et, sauf les musiciens, danse un poney poney ou un spirou, quitte à s’effondrer aussitôt après avoir regagné son perchoir.

Enfin, s’avancent la voiture de l’Empereur, la Roue de la Fortune et le camion transportant l’arbre, que surveille un garde de sa ceinture tricolore, de son briquet et de ses décorations.

Bientôt, les chevaux-jupon font des grâces autour du trou préparé pour recevoir le Meiboom. Le camion manoeuvre savamment. L’arbre en est extrait par des douzaines de bras et, non sans peine et sans risques, érigé malgré les fils électriques. Un gars y grimpe pour accrocher un drapeau à une branche. Les faux gendarmes s’immobilisent, la main à la visière. L’harmonie joue une Brabançonne au pas de charge, puis, langoureusement, « Où peut-on être mieux ? », tandis que la bannière verte de la Société royale Cercle Saint-Laurent s’incline pieusement.

La joie de la foule éclate, sauvage. Les géants pénètrent sous le porche des Agences et Messageries de la Presse, du balcon desquelles le bourgmestre de Bruxelles a assisté à la cérémonie, où il a subi, entre autres, les embrassements de deux femmes-bébés. C’est maintenant, pour les comitards, le quart d’heure de la gloire : les félicitations et le vin d’honneur.

Pendant ce temps, en bas, les cuivres de « Denrées-Attractions » remettent les danseurs en branle. Délaissant sa charrette, une marchande des quatre saisons empoigne un voisin. D’autres l’imitent. Les spectateurs, ondulant des reins, marquent le rythme. Mais, obéissant à un coup de siffler, le cortège s’ébranle pour défiler devant l’arbre et gagner le Boulevard, par la rue du Marais. Le camion qui amena l’arbre est chargé de jeunesses. Burlesquement grave, pieds nus et un turban serré sur ses cheveux gris, une vieille ivrognesse parade pour leur ouvrir la voie.
Bien que le quartier de Saint-Laurent ait été complètement dépeuplé par la Jonction et la construction des nouveaux bâtiments de la Banque Nationale. La fête brille encore d’un bel éclat en 1954, avec ses géants, ses nombreux groupes autochtones, son escadron tout neuf de gendarmes à grosses moustaches que commande le brave De Witte. La verve « bas-fondiste » s’en donne plus que jamais.

Cependant, ce sont, depuis 1950, les cavaliers de la Landelijke rijvereniging Sint-Amandus, d’Erps-Kwerps, qui ouvrent lé défilé. Et, en 1955, on remarque, parmi les orphéons en « costume d’époque », des sociétés étrangères dont l’une vient même de Wavre. Sans être une année pivot, 1957 amorce un virage qui s’accomplira au cours de la décennie suivante. Le duc Jean de Brabant, celui qui a accordé le fameux privilège, assiste à la cérémonie. Il ne s’agit plus dune de ces figurations loufoques et verveuses dont le Meiboom est coutumier, mais d’une sage reconstitution. En habits historiques, le beau groupe des cavaliers d’Erps-Kwerps escorte le souverain depuis Kortenberg, d’où il est parti en calèche, en compagnie de deux dames d’honneur, après que le bourgmestre de la commune l’a salué et lui a souhaité bonne route.

Certes, le cortège comprend toujours, aussi savoureux que de coutume, l’empereur, l’impératrice et leurs petits pages se carrant en vêtements d’apparat dans une voiture de louage. La Roue de la Fortune tourne aussi inlassablement que les chevaux-jupon caracolent. Les cuivres entraînent les participants aux accents de la Boerinnekendans dix fois répétée. Des « Bas-Fondistes » du beau sexe chantent à pleine gorge en se démenant derrière la tapissière portant le bouleau feuillu. Les deux vieux champêtres – Kromme Baptiste et Firmin Gerday, dit Wooltje (petit Wallon) – s’affairent, fidèles au poste malgré l’âge et les états de service. Il y aura même, pour pimenter la fête de 1958, un incident tragi-comique : le cheval de boulanger qui traîne la Roue de la Fortune s’emballe.
Mais les travaux de la Cité administrative ont déjà presque totalement dévasté le berceau du Meiboom. Et si les « Bas-Fondistes » émigrés, reviennent, il n’est plus question pour eux, comme naguère, de quitter leurs appartements en tenue de mascarade. C’est endimanchés qu’ils s’insèrent dans le défilé, ou, plus fréquemment, le regardent passer avant de s’attabler à nouveau. Pour gagner Sainte-Marie, ou en revenir, celui-ci s’étire, depuis la disparition des petites rues chaudes et populeuses, sur un boulevard, large et nu, bordé de terrains vagues ou de chantiers indifférents sinon hostiles. La plantation, elle-même, se rationalise. Comme la rue du Marais vient d’être asphaltée, il n’est plus possible d’enlever, avec brio, quelques pavés, qui serviront par la suite à bloquer la base du tronc. L’excavation qui le recevra a été réservée une fois pour toute ; une plaque métallique la ferme pendant le reste de l’année. On en viendra même à entourer le Meiboom d’un petit enclos de lattes, joliment peintes en rouge et vert (les couleurs de la ville) et portant, pour que nul n’en ignore, une inscription indiquant qu’il s’agit de la nème plantation. Les vieilles habitudes – pour ne pas dire les droits – se perdent.
En 1961, toujours, ce ne sont plus les femmes du quartier qui nouent la première ronde autour de l’arbre, mais les Krotters, société carnavalesque de Willebroek; comme dans n’importe quel carnaval d’été, ses membres travaillent consciencieusement, mais sans participation profonde. La même année, le Comité introduit dans le cortège, les quatre fils Aymon, mannequins géants qui interviennent dans le jeu d’Herman Closson que donne le Cirque Royal. Si la présence de la cavalerie d’Erps-Kwerps peut s’expliquer par la tradition de la cavalcade, la participation du duc de Brabant par la légende, l’engagement de sociétés carnavalesques par la nécessité d’étoffer un défilé privé de la plupart de ses travestis bénévoles, on ne voit pas comment justifier la participation des ces accessoires de théâtre, totalement étrangers à la vie des Bas-Fonds.

D’autre part, le Comité en est réduit, bon gré mal gré, à utiliser ses géants, hors du quartier, à des fins folklorico-commerciales ou même purement commerciales. En décembre 1961, à l’occasion de représentations d’ »Occupe-toi d’Amélie » au Théâtre du Parc, les mannequins, munis de pancartes publicitaires, conduisent les acteurs, en costume de scène et juchés sur des tacots 1900, vers les féeries lumineuses et l’exposition « Bruxelles Hier et Aujourd’Hui ». En octobre 1963, deux de ces géants amusent les curieux au « Trois jours du Sablon » organisés par le « Marché des Antiquités ». Il n’a pas là, nous dira-t-on de quoi fouetter un chat. Ce qui est surtout regrettable à notre sens, c’est que le Comité n’hésitera pas à se prêter, en octobre 1966, à la plantation de son Meiboom – de contrebande puisqu’il est le 2ème de l’année – en présence de Mieke et Jan dont les carcasses ont été hissées au moyen d’une grue, sur la terrasse d’un immeuble de 27 étages qui vient d’être achevé en bordure des jardins du Palais d’Egmont.

En 1964, les Compagnons frappent un grand coup. Une conférence de presse annonce le programme. Le samedi, veille de la Saint-Laurent, ils vont en compagnie de leurs géants et de quelques groupes, offrir un costume à Manneken-Pis. Ils organisent ensuite un concert promenade et un concours de danse. Il y aura, pendant la semaine suivante, des jeux populaires. Le grand jour arrivé, c’est dans l’Ilot sacré n°1, rue des Dominicains, que les « Bas-Fondistes » prennent possession de leur mai. L’astuce est poussée si loin, la croyance au vieux privilège tombée si bas, que les responsables ont fait courir le bruit d’une expédition projetée par les étudiants de Louvain. Et, comme prévu dans le scénario, un farceur se sauve avec le camion chargé, que l’on retrouvera quelques minutes plus tard, abandonné sur la Grand-Place. Après la plantation, le cortège gagne le centre de la ville, dans le but de drainer Bruxellois et touristes vers la rue des Sables.

Le « cinéma » se répétera en 1965. Cette fois, pour le piment, trois Louvanistes dont on cite complaisamment les noms et professions sont, après l’échec de leur tentative, courtoisement emmenés dans le cortège qui s’est d’autre part enrichi d’un groupe de Tombeek : « Charles-Quint et sa suite », de joueurs de drapeaux venus d’Alost et comprendra, en outre, à partir de 1968, la bannière et une délégation du Grand Serment royal et noble des Arbalétriers du Sablon, ainsi que, contrepoids dérisoire à la vieille gilde sobre et digne, la fanfare bruxelloise « Les Chasseurs de Prinkères ». Des automobiles de type ancien – et leur saint-bernard de Touring-Secours – y ont remplacé les landaus classiques. Très malencontreusement, une voiture publicitaire distribue de minuscules flacons d’apéritif. ET, lors de la plantation de 1970, on oublie la Brabançonne ! En revanche, elle sera exécutée, et écoutée, lorsque, vers 21 h 30, les fidèles auront ramené au bercail leur famille gigantesque et que, dans le haut de la rue des Sables, elle a droit à un dernier salut avant d’être rentrée, couchée par-dessus les têtes, dans l’immeuble où elle est garée.

Tous ces accrocs à la tradition ne se sont pas produits, on veut le croire, par gaieté de coeur. Ils témoignent, entre autres, des efforts méritoires du Comité pour garder en vie une fête qui battait de l’aile, pour sauver Janneke et Mieke. Il s’est aussi efforcé de « tirer son plan » en trouvant des ressources supplémentaires sans des milieux non-folklorisants. Dès 1959 au moins – c’est la première démarche dont nous avons pu prendre connaissance – le Comité d’Honneur des Compagnons, sous la signature de deux de ses présidents, MM Fourcroy et Marquet, demande à des institutions, des firmes commerciales et des particuliers de les aider à sauvegarder la vieille tradition bruxelloise « qu’une poignée de vétérans a eu à coeur de maintenir ». Cet appel se renouvelle d’année en année. La Société fait état des résultats qu’elle a obtenus grâce aux contributions de « ceux qui ont compris que notre riche patrimoine folklorique ne pouvait être amputé du fameux Meiboom menacé par une marée de bâtiments administratifs ». Et, comme toute société qui se respecte, elle envoie à ses membres protecteurs, d’honneur et de soutien, un carton de remerciement et une invitation à la cérémonie.

Evolution fatale, le conformisme s’est glissé, à pas de loup dans la place. Dans la fête aussi. Les sociétés du quartier ont inauguré en 1958, le mémorial dédié aux enfants des Bas-Fonds morts pour la patrie, mémorial qui venait d’être transféré sur la façade de l’imprimerie de la Banque Nationale. On comprend cet hommage, commandé par le coeur, comme, en 1967, le dépôt d’une couronne à l’angle de le rue Montagne de l’Oratoire et de la rue de la Banque, en souvenir de l’agent de police De Leener, figure bien connue du Meiboom. Mais, quand les sociétés étrangères vont, comme en 1964, s’incliner devant le mémorial de la rue des Sables, il ne s’agit plus que d’un geste dénué de signification, qui s’accomplit seulement parce qu’il est inscrit au programme des « réjouissances » officielles. C’est, qu’on le veuille ou non, une étape de plus vers la banalisation.

D’autre part, le nombre de personnalités invitées à la plantation s’accroît : représentants de la Ville, de la Commune libre de l’Ilot sacré, du « Marché aux Antiquités », et même Miss Esmeralda, ambassadrice de la Foire de Bruxelles, escortée des ses demoiselles d’honneur. Tout bon enfant que soit cette officialisation, elle a des conséquences que l’on peut regretter : aux danses échevelées succède un temps mort considérable qui, sauf dans les quelques cabarets survivants, rompt le climat de fête puisqu’elle vide la rue de tout spectacle. Car, après la réception aux Agences et Messageries de la Presse, vient celle qu’offrent les dirigeants du Centre Culturel et Artistique de Bruxelles à la Salle Patria. C’est seulement vers 18h, que le cortège se reforme et, remonté à cran, se rend à la Maison de retraite, saluer les vieux, avant de regagner le logis par la Grand-Place et l’Ilot sacré.