Petits Gens…
Les Bas-Fonds ont prétendu longtemps qu’ils avaient le droit de prendre leur mai – généralement un bouleau, un peuplier ou un hêtre- dans la forêt de Soignes. Vers 1850, il est offert par un propriétaire de Schaerbeek; un siècle plus tard, par un ancien président d’honneur des Compagnons, qui possède un bien à Dieghem. Jusqu’il y a quelques années, la Rijvereniging Sint-Amandus le livre contre paiement symbolique. Depuis 1968, le service des plantations de la ville de Bruxelles en est le généreux donateur.
Mais cet arbre, on l’a vu, n’est pas planté à la bonne franquette. Sur la coutume multiséculaire sont venus se greffer l’obligation, sous peine de déchéance du « privilège », de procéder à la plantation à une heurte déterminée, et un cérémonial d’observation moins stricte, inspiré en partie par le souci de disposer, si besoin en était, de témoins « officiels » : le roi et la reine devenus l’empereur et l’impératrice. L’arbre témoigne aussi en restant en place, pendant six semaines jadis, puis trois, environ deux actuellement.
En outre depuis 1836 au moins, la fête comprend une partie secondaire dont l’importance a été croissant depuis la deuxième moitié du XIXème siècle : le cortège qui prend possession de l’arbre et le ramène triomphalement vers les Bas-Fonds. Ses éléments principaux et constants – les mannequins gigantesques, la Roue de la Fortune, les chevaux-jupon – sortent en droite ligne des ommegangen brabançons. Et les sociétés du quartier ont, grosso modo, pris la relève des corporations qui y figuraient.
La plus ancienne, la Société royale des Compagnons de Saint-Laurent, se targue d’être l’héritière de l’antique confrérie du même nom, que la légende place à l’origine du Meiboom. Ses archives ont malheureusement été perdues, avec le coffre qui les contenait, à la suite de la grande émigration. Deux autres sociétés, nées entre les deux guerres, ont disparu pour la même raison. La première, « Denrées-Attractions », de caractère plus commercial que les Compagnon, organisait, rue du Marché du Parc, une petite kermesse réunissant un « moulin » et quelques loges foraines dont les droits de place contribuaient à couvrir les frais du Meiboom. La seconde était « Meiboom-Attractions », que nous avons vue sous le sarrau des volontaires bourgeois de 1830, copieusement utilisé dans les cortèges célébrant le centenaire de l’indépendance.
Le matériel de la fête appartient aux Compagnons qui en assurent l’entretien, non sans difficultés parfois.
La description qu’ils donnent de leurs géants actuels est assez flattée : « Mieke représente une bonne grand-mère dans ses atours de jours de fête : bonnet à dentelle noire, blouse bleu foncé avec col en dentelle blanche, et le grand jupon recouvert du tablier noir de satinette. Jan représente le grand-père de jadis : coiffé de la casquette de satinette noire et vêtu d’un sarrau bleu foncé et d’un foulard rouge à pois blancs. Roske et Jefke sont habillés en costume du XVème siècle comme indiqué aux archives du Folklore de la Province de Brabant. Les petits géants sont vêtus de costumes aux couleurs belges. Tous nos géants sont gantés de blanc ».
Ceci appellerait pas mal de rectifications. Nous nous bornerons à souligner que les deux grands enfants – anonymes – datent d’après 1945,qu’il s’agit, pour les six, de mannequins d’osiers du type classique, de construction légère, à système de portage sommaire mais permettant, par contre, une très grande liberté de manoeuvre.
La Roue de la Fortune ou Roue de Bonne Aventure, qui évoquait jadis les hauts et les bas de l’existence en même temps que l’égalité devant la mort, consiste en un plateau d’un diamètre de 1 m 50 environ, monté sur un traîneau au moyen d’un pivot oblique de façon que la jante garde un point de contact avec le sol. La progression de l’engin, tiré par un cheval fait tourner la « roue » dans le sens opposé à la marche des aiguilles d’une montre et, avec elle, les trois couples de mannequins se tenant par la main et qui, disent les Compagnons, représente la noblesse, la bourgeoise et le « populo ».
Hauts de 1 m 50 environ, ces mannequins ont la tête en bois, sauf une des femmes qui porte un masque peint sur un textile, vraisemblablement de la toile, l’arrière étant caché par un fichu. Les figures sont grimées; les personnages, habillés chaque année. Le vêtement change fréquemment, au gré de costumier, mais il reste, le plus souvent « dans le style », c’est-à-dire la fin du XIXème siècle stéréotypé : l’ouvrier porte la casquette de soie, le monsieur la jaquette et le haut-de-forme (un canotier de 1969), la dame, un chapeau emplumé.
Mais il est arrivé, aussi que la classe moyenne mâle soit typifiée par un plouck. On notera que dans les années qui suivirent la première guerre, la Roue fit souvent allusion à l’actualité. C’est ainsi que l’on pu y voir des Allemands en casque à pointe, une autre fois, à côté de Landru égorgeant sa 19ème victime, un industriel graissant la patte à un avocat.
Elle avait acquis une fonction satirique complémentaire.
Cette Roue de la Fortune n’accomplit pas le circuit en ville : elle quitte le cortège après la plantation.
Quant aux gendarmes montés sur leurs chevaux de carton, ils assurent la même mission que les chevaux-jupon des anciennes processions. Les Compagnons ne disposent malheureusement plus que de quatre montures; les autres sont « pliés en deux » et le moule a disparu avec les archives. Les champêtres, police officieuse au comportement beaucoup plus digne que celui des gendarmes, sont, eux, des figurants habituels des cortèges de mai dans certaines régions flamandes.
Malgré l’adjonction de mascarades individuelles, jadis, et de sociétés travesties, naguère et à présent, le Meiboom est donc, dans ses éléments essentiels, une manifestation traditionnelle qu’un journaliste très au fait du folklore bruxellois, Antoon Demol, a heureusement qualifié d’ommegang des petites gens. Bien que la plus grande partie des groupes participants y soient aujourd’hui en service commandé et rétribué, malgré les reconstitutions historiques, les joueurs de drapeaux et les parades de majorettes, le Meiboom, dont les acteurs souvent apparentés d’ailleurs, appartiennent tous à la vieille souche « bas-fondiste », reste aussi, par certains de ses aspects, la fête bruxelloise la plus authentiquement populaire.
Cette authenticité n’apparaît toutefois plus aussi nettement que naguère. La grande dispersion, le vieillissement des « Bas-Fondistes » restés sur place, l’amélioration très sensible des conditions de la vie, le nouvel environnement ont, en général, profondément transformé les mentalités. Le particularisme de masse disparaissant, les individus s’imposent une certaine retenue et, de participants actifs qu’ils étaient – par leurs danses et par leurs chants – ont tendance à devenir de plus en plus de simples spectateurs.



