Drame de ’39
La foudre tomba le 9 août 1939, vers trois heures et demie de l’après-midi. Au Paris de Sainte-Marie, le Meiboom attendait patiemment, à l’accoutumée, que les « Basfonistes », qui venaient d’en prendre possession, aient vidé un dernier verre dans les cafés du lieu et se décident à le conduire en triomphe vers leur quartier. Une bagarre éclata soudain, dans un coin de la place, mettant aux prises deux inconnus. Alléchée, la foule se rua vers les combattants et le conducteur du camion lui-même ne pu résister à l’attrait du spectacle : il déserta son poste.
Pendant ce temps quelques Louvanistes transportaient l’arbre sur leur propre véhicule : il ne fut pas long â disparaître dans la chaussée de Haecht.
Albert Marinus – qui a interrogé, voici un quart de siècle, les auteurs de cet enlèvement – rapporte comment ils dressèrent leur plan. Comment ils vinrent, pendant six ans, observer le déroulement de la cérémonie. Comment ils déterminèrent le moment propice : après la réception de l’arbre – ceci pour éviter toute contestation dur l’objet lui-même – pendant que le gros du cortège se désaltérait. Le scénario de la bagarre, bien mis au point, détournerait l’attention de ceux qui n’étaient pas attablés. Enfin, le transbordement sur leur propre camion, leur éviterait, pensaient-ils, d’être inculpés de vol.
Après quelques minutes de stupéfaction rageuse, les Bruxellois se ressaisirent et portèrent plainte. Si bien que, lorsque les ravisseurs tout farauds atteignirent Louvain, la police était au rendez-vous. Non seulement les Petermanne ne purent, comme la « tradition » leur en donnait le droit, célébrer leur victoire en plantant le Meiboom en grande pompe mais plusieurs d’entre eux furent appréhendés et l’arbre, saisi. Les survivants du commando dressèrent cependant un arbrisseau sur la place de la Station ou dans la propriété privée d’un cafetier.
Pendant ce temps, le cortège, qui s’était remis en marche au plus vite, avait piteusement regagné les Bas-Fonds. Les comitards étaient allés chercher un arbuste dans les ruines de l’ancienne caserne des grenadiers. On pu donc le planter avant l’heure dite, à l’endroit traditionnel. L’expédient fut fêté dans tous les cabarets du quartier comme s’il s’était agi d’une victoire. Grâce à ce tour de passe-passe, l’honneur était sauf, la tradition respectée. Du moins les « Bas-Fondistes » le prétendaient, ce que n’admirent jamais les Louvanistes.
Il est trop simple, disaient-ils et disent-ils, de planter un arbre ou un arbuste quelconque avant l’heure fixée. C’est le Meiboom qui doit être érigé. A défaut de quoi, les Bruxellois sont déchus de leur privilège qui passe aux Louvanistes. L’administration de Louvain doit être de cet avis puisque, dès le 9 août 1945, elle dressait solennellement le Meiboom devant son hôtel de ville, cérémonie qui se renouvelle depuis, chaque année, avec plus ou moins de faste, sur une de ses places publiques, le dimanche le plus proche de la Saint-Laurent.
Ceci n’empêche d’ailleurs pas les Bruxellois de maintenir leur tradition comme si de rien n’était et même, on le verra, de simuler à l’occasion, sans vergogne aucune, un enlèvement dont le premier doit cependant laisser un souvenir bien amer aux anciens de « Denrées-Attractions » et des Compagnons.


