Mieke et Janneke


La fête du Meyboom ne souffre pas de cette déconvenue.

En 1846, une foule immense accompagne le char de triomphe et la famille des géants.

En 1848, l’arbre est planté à cinq heures du soir (nous trouvons ici pour la première fois une indication de l’heure), « avec le cérémonial accoutumé et au milieu d’une grande affluence de monde ». Mais un problème doit se poser, dès cette année, en ce qui concerne la présence des géants. En effet, la ville les a repris en août 1847, pour leur permettre de figurer dans le ballet « La Jolie Fille de Gand » que monte la Monnaie.

La Jolie Fille de Gand
La Jolie Fille de Gand – Ballet de Adolphe Adam 1803-1856

Et, en septembre 1848, accueillant la demande de la Commission directrice des Fêtes de Septembre de faire restaurer « les géants et autres figures grotesques destinées à figurer dans la cavalcade », le Collège échevinal en autorise la restauration. Nous ignorons si la ville a, par la suite, confié à nouveau ses géants à la Société de Saint-Laurent. Ce que nous savons, c’est que Janneke et Mieke – mais ne s’agit-il pas là d’autres mannequins appartenant à cette société ? – assistent à la fête de 1852. Nous en donnons une relation complète qui, pour la première fois à notre connaissance, au XIXème siècle, indique le lieu d’où provient le mai, décrit le cortège allant prendre possession de celui-ci et, enfin, fournit quelques détails sur la plantation elle-même :

Mieke

Mieke

Janneke

Janneke

« La Société de Saint-Laurent a planté avant-hier, conformément à un usage traditionnel, l’arbre de mai au coin de la rue des Sables et du Marais. Dès le matin, les principaux membres de la corporation s’étaient rendus dans une prairie située près de Mont-Plaisir, appartenant à M. Van Malderen, propriétaire de Schaerbeek, qui avait cette année fait don de l’arbre destiné à faire les honneurs de la journée.
Ce don annuel, il faut bien le dire, décroît chaque année en grandeur et en beauté; autrefois c’était le plus bel arbre de la forêt de Soignes qui était choisi, coupé et planté par la corporation à son choix; aujourd’hui, c’est une longue perche, sans branches, sans écorce et qui, en quelques jours, achève de mourir à l’endroit où on la replante.

Quoi qu’il en soit, la Société le fête avec le même enthousiasme, et dès midi, elle se rendait rue des Palais à Schaerbeek, où l’arbre attendait son arrivée. Le cortège se composait d’un tambour-major de quatre pieds trois pouces, revêtu d’un uniforme français, de dix tambours, d’un porte-étendard couvert d’un costume de voltigeur de la République et d’un corps de musique; suivaient les deux géants bruxellois Janneke et Mieke, escortés par le commissaire de la fête galonné sur toutes les coutures, et l’arbre porté sur une charrette ornée de guirlandes, de drapeaux et de fleurs.

Mieke

Mieke

Janneke

Janneke

Une foule immense stationnait autour de cette réunion assez bizarre, qui se mit en marche aussitôt vers la ville. On arriva ainsi au lieu ordinaire où se plante le mai; l’arbre fut planté au milieu des bravos de la foule et au son de la musique. Puis, tous les membres de la Société ayant dansé autour, sur l’air d’Aie Basinne, on se rendit chez le commissaire de police auquel on donna une sérénade. Le reste de la soirée se passa dans les estaminets des environs. »

On notera l’uniforme français dans les travestis.

Et, en 1853, un détail relatif au commissaire de la fête : il est en habit de marquis, l’épée à la main.

Il serait fastidieux de suivre l’évolution de la fête d’année en année. Aussi nous sommes-nous borné à donner des coups de sonde dans la presse. La famille des géants est du cortège en 1860.

En 1866, sans que nous en ayons pu découvrir la raison, la plantation se fait sans tambour ni trompette, le matin entre 5 et 6 heures.

En 1870, elle a lieu à 16 heures, au milieu d’une affluence considérable. La famille des géants bruxellois est là « au grand complet ».

En 1880, c’est à 17 heures que l’on dresse le mai, avec le cérémonial traditionnel.

L’ambiance est chaude en 1886. Une avant-garde de gamins, se courant dans les jambes en chantant précède le cortège. Affublés de costumes de marquis et de reîtres du XVIème siècle, les notables du quartier ouvrent la marche sur leurs rosses de louage. Le peuple suit, en costumes de carnaval, agitant de petits drapeaux. Quand paraissent Janneke et Mieke, la foule bat des mains, ceux qui ont des mouchoirs les agitent, les cris fusent dans le vacarme des fanfares. L’arbre arrive, traîné par trois forts chevaux. Au carrefour, la garde d’honneur reçoit des bouquets d’une délégation du voisinage et met pied à terre. Une petite fosse est creusée et bientôt l’arbre se dresse, fleuri de banderoles tricolores, aux accents de la Brabançonne.

Les dessins d’Esbach qui accompagne la relation dont nous tirons ces détails ne correspondent pas à ceux-ci. Sauf pour les cinq géants (ce sont les mannequins de la ville que l’on retrouve dans le Cortège des Géants et des Légendes populaires organisé par la Société royale des Sauveteurs le 23 juillet 1890), le gendarme à cheval, la Roue de la Fortune et, peut-être le curieux mode d’érection du mai que les hommes postés à une fenêtre ou perchés sur un toit maintiennent à l’aide de cordages, ces illustrations paraissent d’ailleurs avoir été dessinées de chic, surtout en ce qui concerne le public. Elles ont cependant le mérite de donner une représentation – la première croyons-nous – de la Roue de la Fortune et des chevaux-jupon des Compagnons de Saint-Laurent. Ces accessoires participent dorénavant à tous les cortèges et sont annoncés, avec eux et leurs géants, au défilé de 1890 dont nous venons de parler.

Ces mannequins sont cinq suivant un programme, trois selon un autre. Il ne peut cependant s’agir de la « famille des géants bruxellois au grand complet », mentionnée au Meiboom de 1870 et figurant dans le dessin de 1886. Car, si Victor Lagye écrit en 1890 que les six géants de Bruxelles ont été reconstitués quelque vingt ans plus tôt par les Compagnons de Saint-Laurent, il n’en reste pas moins que le programme comprend, aussi, les géants de la ville, qui vient de décider de leur remise en état. Fait curieux, les géants des Compagnons de Saint-Laurent ne sont repris dans aucune relation du défilé: on ne cite que leur Roue de la Fortune et ils ne figurent pas dans la suite de photographies d’Alexandre qui illustrent certaines de ces descriptions. Une diapositive du même photographe, comprise dans cette série, montre pourtant, sur un fond de verdure, deux couples de géants – un jeune et un vieux, en habits vaguement XVIIIème siècle – et un bébé portant un hochet sur la poitrine, qui paraissent être des caricatures des anciens géants bruxellois. Ces personnages que le photographe n’identifie pas, sont forts drôles – bustes et bras atrophiés, têtes minuscules – et semblent n’être que des constructions de fortune; Nous inclinons à croire qu’il s’agit là des cinq géants annoncés par les Compagnons de Saint-Laurent et que le comité du cortège n’aurait pas acceptés en raison de leur aspect par trop grotesque.

Nous avons trouvé pour 1900, une description qu’il est curieux de rapprocher de celle de 1852. Nous y relèverons notamment la présence de  » l’empereur  » et de ses pages:

« Dès 2 heures, le quartier prend à cette occasion une physionomie bien caractéristique. Des ouvriers endimanchés accompagnés de leur familles attendent sur le trottoir ou dans les cabarets le passage du cortège, de la « cavalcade » car Janneke et Mieke sont toujours de la fête. Puis arrive la fanfare de Saint-Laurent, les musiciens, en beaux habits écarlates, sont précédés de « l’empereur » et de ses pages et derrière eux se presse la foule enthousiaste, chantant à tue-tête des chansons populaires adaptées à la circonstance.

i_roueLa fameuse Roue de la Fortune, toujours revue avec plaisir par le populaire y figure également. Une charrette rustique à ridelles vertes fermait la marche et portait le Meyboom, un beau peuplier feuillu, aux branches piquées de drapelets tricolores et au tronc ceint d’une couronne de fleurs fraîches ….  »

Il n’y eut pas, pendant la guerre de 1914-1918, de Meiboom, sinon symbolique : une branche de sapin que quelques membres de la société piquaient, en présence de témoins, dans un terrain vague.

Le cortège reprit avec la paix retrouvée et gagna bientôt de plus en plus d’ampleur. Les travestis se diversifient. Deux corps de musique au moins – dont le second, en 1922, de pioupious français aux pantalons garance – rythment sa progression et la danse des enfants géants tandis que les « cartonnepeerden » endiablés mènent à travers la foule une folle sarabande.

En 1924, le défilé est bien plus fourni; ou la description que nous en avons trouvée, plus complète. Le voici, en chair et en os, arrivant à l’église Sainte-Marie : « En tête, des bandes de femmes et d’hommes tenant en dansant toute la largeur de la chaussée. Derrière, précédé d’un chef au majestueux pompon tricolore, les musiciens en costume de Gardes-Françaises soufflaient dans leurs instruments; puis venait la bannière sombre du « Cercle Saint-Laurent », « fondé en 1311″ et le comité : le président, ceint d’une écharpe tricolore, coiffé d’un gibus, chevauche en tête. Il est suivi des deux « petits géants » « Janneke » et « Mieke », lui en bambin et coiffé d’un bourrelet, elle parée d’une robe à fleurs et d’un chapeau à larges bords; derrière, en voiture découverte, le « Roi », beau comme un ministre, orné d’un bicorne à plumes blanches, d’épaulettes dorées, de galons, de crépines, et la « Reine » couronnée d’un diadème, enveloppée d’un manteau de pourpre et souriant de bonne grâce à ses « sujets » qui l’acclament. Devant eux, deux petits pages en toquet Henri III sont assis parmi les fleurs.

Un autre corps de musique, en costume Renaissance, précède une ambulance ( ornée d’écussons alliés et flanquée de plantureuses infirmières) et la « Roue de la Fortune » traînée par un cheval et sur laquelle six personnages tournent et virent sans répit. Les deux gardes champêtres à l’habit vert bouteille, au bicorne en bataille, suivent comme de coutume. Est-ce la tradition qui veut qu’ils clopinent tous deux, l’un de gauche, l’autre de droite ? Enfin, tout autour du cortège, des gendarmes au cheval de carton, au bonnet à poils imposant, au nez rouge – fi! – caracolent et repoussent la foule à grand renfort de ruades … »

Après la plantation du mai, les deux fanfares jouent « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? », la Brabançonne et la Marseillaise avant que le cortège reprenne sa marche.

Trois ans plus tard, c’est une escouade de jeunes femmes qui suit la fanfare des Gardes-Françaises. Elles portent le costume alsacien ou lorrain et « martèlent le sol d’extraordinaires rigodons d’allure bruxelloise ».

Vers 1933, on trouve dans le défilé l’inévitable « cortège nuptial ».

Mais, sautons d’un bond jusqu’en 1938 pour retrouver tous les « Bas-Fondistes » fidèles au rendez-vous de la Saint-Laurent :

 » … l’agent à trogne rouge conduisait un soûlard qui ne peut se séparer de son réverbère; l’orchestre d’hommes habillés en femmes tassés dans un mail-coach; les membres de la Société philanthropique de « Denrées-Attraction », dont le plus petit a peut-être cinq ans, tous vêtus en gardes bourgeois de 1830, les femmes en paysannes ou laitières couvertes de dentelles …

Marchent devant de beaux chasseurs verts dont les juste-au-corps n’ont pas d’époque, mais sont très beaux quand même. Ils soufflent avec énergie dans de belles trompettes brillantes et il ne faut pas être sorcier pour découvrir que ces joyeux musiciens appartiennent au 2ème lanciers.

Et derrière, c’est la foule en joie : les grosses commères que la fantaisie d’une paire de ciseaux a vêtues en petites filles; le coureur cycliste (parce que depuis 1937 le Tour de France est représenté au Meyboom); la petite fille qui a mis le costume de son petit frère et le petit frère qui a fabriqué une jupe avec un vieux rideau … »

Pour le retour, la charrette verte portant l’arbre prend place, tirée par deux chevaux de labour à la queue enrubannée, entre la voiture du Comité et le landau du Roi.