Saint-Laurent
La Société de Saint-Laurent et sa Cavalcade
La première relation de la fête que nous avons trouvée date de 1839. Elle est importante parce qu’elle en révèle un nouvel élément, le cortège : « A l’occasion de la Saint-Laurent, le Meyboom a été planté vendredi dernier, au bout de la rue des Sables, avec un appareil qui n’a point eu d’exemple jusqu’ici. Une foule immense assistait à cette antique cérémonie, dans laquelle figurait un char de triomphe monté par un grand nombre d’hommes et d’enfants des deux sexes, figurant des Grecs, des Romains, etc. Le char était traîné par quatre chevaux bien caparaçonnés, et pavoisé aux couleurs belges et française … ».
L’année suivante, un écho précise : la société de Saint-Laurent a planté son arbre en grand cortège, musique en tête, bannières flottantes, avec deux géants. Le mai est orné de bouquets et de banderoles.
Le cortège de la Société de Saint-Laurent en 1839 ou 1840, La danse des Géants, 8ème plaque, dessin anonyme,
Cabinet des Estampes, Bruxelles.
La cérémonie comprend donc, à côté de son élément primordial : la plantation de l’arbre (qui a gardé son aspect traditionnel puisqu’il est orné comme le sont, depuis toujours, les mais d’honneur brabançons « décorés de petits gonfanons en couleur, de couronnes de fleurs, de rubans et de drapeaux auxquels on ajoutait parfois des écriteaux ornés de vers de circonstance »), des innovations : le char de triomphe et les géants – survivances de l’ancien ommegang bruxellois bien que l’équipage des Grecs et des Romains soit peut-être un héritage de la Révolution et de l’Empire; les drapeaux belges et français enfin.
Une question se pose immédiatement : comment des gens, qui, cinq ou six ans plus tôt, étaient prêts à oublier la plantation de l’arbre, sont-ils en mesure de mettre sur pied une telle « cavalcade » ? La réponse est simple : le cortège est organisé par la Société de Saint-Laurent, dont nous ignorons la composition mais qui paraît bien, on le verra, composée de commerçants, de notables. Elle dispose de tout un matériel car la ville de Bruxelles a confié à « la Confrérie de Saint-Laurent » les derniers débris de son ommegang, les géants et quelques animaux que faute de fonds, elle n’a pus restaurer en 1835.
Le cortège du Meiboom de 1839 ne comprend d’ailleurs qu’une infime partie (le char des Grecs et des Romains, que l’on retrouve sous le n° 11 du programme ci-dessous) de la cavalcade que la société de Saint-Laurent mène par toute la ville, après avoir débouché par la porte de Schaerbeek et parcouru les rues de Schaerbeek, des Sables, des Confréries (l’actuelle rue du Marais – de la rue des Sables jusqu’à la rue Fossé-aux-Loups) avant de regagner son point de départ par la rue Royale Neuve, lors de la 2ème journée des Fêtes de Septembre, cavalcade dont voici l’ordre de marche:
* Trompettes annonçant la cavalcade
* Chasseurs de l’ex-garde impériale
* Cavaliers en costume du moyen âge
* Char : Saint-Laurent
* Cavaliers en costume du moyen âge
* Danse des Géants
* Char : les neuf provinces
* Cavaliers en costume du moyen âge
* Char : l’archange Saint-Michel, patron de la capitale
* Cavaliers
* Char : divers sujets de la mythologie
* Cavaliers
* Char : l’Indépendance de la Belgique
* Cavaliers
* Char : une fête flamande
* Cavaliers
* Char : Jean de Paris et sa suite
* Détachement de cavalerie
Selon le journal « Le Belge », la musique d’un régiment de cavalerie se trouvera en 1; le char cité en 11 représentera des vierges et des amours; le détachement de cavalerie qui fermera la marche en 18 sera suivi d’une escorte de gendarmerie.

- Le Meyboom ie 1886, dessin de Eschbach, Le Globe Illustré, Bruxelles(1885-1886), n° 29 de août 1886

Voilà, en fait, comment une autre feuille a vu le défilé :
* un peloton de guides avec un trompette;
* un peloton de gendarmerie
* trois trompettes costumés en hussards et sonnant des fanfares;
* quatre chevaliers revêtus de l’armure complète;
* un nombreux état-major de généraux chargés de broderie et de décorations.
Un de ces généraux est censé représenter le Roi, accompagné de ses aides de camp;
* un peloton de tambours en costumes anciens, suivi de trompettes et cornets d’un régiment de chasseurs à pied;
* un peloton de cavaliers costumés en hussards
* les géants
Un enfant d’abord, de sept pieds environ, bourlet sur la tête, lisière au dos et un hochet « de la grandeur d’une casserole raisonnable ».
Cinq autres géants, hommes et femmes dont les têtes atteignent le premier étage des maisons;
* quatre amours lançant des flèches.
Ces amours, fort joliment costumés, sont placés sur des monstres marins ou des dragons.
* Un cinquième, sur un petit cheval blanc;
* les chars, la plupart traînés par quatre chevaux et escortés de nombreux détachements de chevaliers, d’écuyers, de valets et de pages (portant les costumes préparés pour le carrousel qui n’a pas eu lieu en 1838).
o Le premier char représente l’Amour ou une autre divinité, placée sur une conque élevée, traînée par deux chevaux marins montés par des amours Le second porte Saint-Michel terrassant le dragon et ayant à ses pieds toute une cour de forts jolis enfants envoyant des baisers sur leur passage.
Le troisième contient une troupe d’enfants dont on n’a pu deviner la signification
Le quatrième représente les neuf provinces de la Belgique, chacune avec sa bannière
Sur le cinquième trône la Belgique, le lion couché à ses pieds et dominant un groupe de personnages allégoriques
Saint-Laurent siège sur la partie la plus élevée du sixième char; il est armé de son gril; sa tête est couronnée d’une brillante auréole. Une foule de saints, de saintes, de vierges et d’anges s’entasse sur les gradins
Le dernier char, « le plus original de tous » représente un groupe de paysans chantant, buvant et riant.
la cavalcade se termine par un détachement du régiment des guides.
Une autre relation précise que les monstres montés par des enfants sont des léopards, des lions, des dragons; que, de la fenêtre du cabaret placé sur le char de la fête flamande, un enfant donne la volée à des pigeons; que tous les costumes sont parfaitement soignés.
Le dernier char annoncé au programme : Jean de Paris et sa suite (il s’agit d’un héros de la littérature française de colportage, un roi de France imaginaire qui se déguise en bourgeois pour aller chercher s future femme en Espagne) n’a pas retenu l’attention de ces journalistes. Peut-être n’a-t-il pas été réalisé. Il figure cependant parmi les 23 planches d’une curieuse suite de dessins coloriés, que le Cabinet des Estampes date erronément de circa 1831, et qui restitue, dans son entièreté ou à peu de choses près, cette cavalcade de la Société de Saint-Laurent.
Le dimanche 16 août 1840 dans l’après-midi, elle parcourt les principaux quartiers de la capitale en passant devant le palais du Roi au balcon duquel se tient le plus jeune des deux princes. Le défilé comprend les géants, le crocodile, le chien de mer, les deux dauphins, le griffon et – innovation – l’éléphant royal. Le char des neuf provinces et celui de la Belgique ont disparu. Par contre, apparaît un brick à deux mâts : « Le Prince héréditaire », pavoisé de nombreux pavillons. Un enfant au chef coiffé d’une couronne murale, donnant la main au capitaine revêtu de l’uniforme de la marine anglaise, y figure la Belgique.
On peut imaginer quel capital la société de Saint-Laurent a dû engager pour mettre sur pied un tel cortège moyennant, en 1839, un subside de l’Etat s’élevant à 3.000 F seulement et une subvention de 500 F obtenue péniblement de la ville, après une lettre à l’administration et une requête adressée au Roi par le sieur Taymans, caissier de la Société.
EN 1840, la situation financière de celle-ci ne paraît pas mauvaise. Le montant des dépenses qu’elle a engagées au 15 août, pour la cavalcade du 16, atteint 18.000 F alors que la somme disponible est de 21.000 F, non compris le produit de la quête que la Commission directrice se propose de faire incessamment pour l’augmenter encore. On n’y a pas regardé : c’est M. Moons, un des costumiers du Théâtre Royal, qui est chargé de confectionner les costumes des chevaliers. On assure que la cérémonie dépassera en élégance et en richesse celle du même genre qui attira tant d’étrangers à Malines en 1838.
Si c’est bien, comme tout porte à le penser, au 850ème jubilé de Notre-Dame d’Hanswijck, qui eut lieu dans cette ville pendant la deuxième quinzaine d’août 1838, que le rédacteur de cet écho fait allusion, celui qui l’a informé a été dangereusement présomptueux car ces deux cortèges ne sont guère comparables, même si – ce qui est possible – la commission administrative bruxelloise s’est inspirée du « Navire représentant le bien-être de la Patrie » malinois pour introduire, dans son propre cortège, « Le Prince héréditaire »; celui-ci n’est peut-être, cependant, qu’un rappel du vaisseau de guerre qui sortit pour la dernière fois dans l’ommegang de Bruxelles en 1785.
Nous ignorons si la quête que la commission avait décidée lors de sa réunion du 28 juillet et annoncée par une circulaire répandue en ville a donné des résultats. Mais, tenons-nous en au montant de 21.000 F qui nous laisse rêveur. Car il s’agit d’au moins 840.000 de nos francs d’aujourd’hui ! Et nous disposons, d’un élément de comparaison, à Bruxelles même : les dépenses que compte engager, la même année, la Société de la cavalcade de Notre-Dame au Rouge – autre quartier populaire – qui avait également participé aux fêtes de septembre de 1839 et obtenu les mêmes subsides de 3.000 et 500F.
Contrairement à la Société de Saint-Laurent, elle n’avait pu disposer des « décorations » de la ville pour sa cavalcade des 26 et 29 août ce qui permet de supposer que la première citée bénéficiait de plus d’appuis. En 1840, Notre-Dame au Rouge prépare la construction de six chars de triomphe qui, dit-on, surpasseront en beauté tout ce que l’on a vu jusqu’alors. Les sociétaires sont 500 et, parmi eux, on compte de « riches personnages ». Le produit d’une année de cotisations monte à la somme de 1.260 F; pour les fêtes de septembre, ils pourront disposer de 3.070 F.
Cependant, si les défilés des deux sociétés ne paraissent pas tellement différer en importance sur le papier, celui de Saint-Laurent est beaucoup plus divers, plus riche et, sans doute, plus plaisant à regarder. On en jugera par l’ordre de la cavalcade de Notre-Dame au Rouge qui sortit lors de la 4ème journée, le 26 septembre 1839. Après des trompettes et un peloton de mamelouks, sept chars, séparés par des cavaliers anonymes, présentent Notre-Dame au Rouge et ses emblèmes, l’amour de la Patrie entouré de génies, la fondation de la Belgique, Godefroid III – 25ème duc de Brabant – à la Bataille de Grimberghen, la Maison d’Autriche, le rétablissement de la religion, la nationalité belge. Un détachement de cavalerie ferme le défilé.
Toujours est-il que l’on ne trouve plus, après 1840, trace de la cavalcade de Saint-Laurent. Sans doute, la « crevaison grenouillère » aura-t-elle suivi de près les ambitieuses réalisations.



